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DECOUPE A LA CARTE
Nouvelle
Bénis sont les mois d'automne où le fier chasseur se rend chaque semaine dans la forêt pour pister petits et gros gibiers. Quelle fierté de ramener à son épouse ces mets goûteux qu'elle accueille avec le sourire satisfait de l'épouse aimante. Madame GRACHON est l'une d'entre elles. Chaque semaine elle hante les supermarchés et depuis peu les « hard discounters » afin de dénicher les meilleures affaires. Elle est à l'affût de tout ce qui est gratuit et ne fait presque jamais clientèle aux commerçants du quartier. Mais aujourd'hui Madame GRACHON a un gros souci. Son valeureux mari a ramené de la chasse un morceau de sanglier. Il lui a déclaré que l'invitation de dimanche prochain ne leur coûterait pas cher et que cuisiner un cuissot de sanglier ne devait pas être plus difficile que de préparer un poulet ou une dinde. Malheureusement pour l' « économe » Madame GRACHON, la bête ne devait plus être de toute première jeunesse au moment de sa mort et la dureté de sa chair laisse à penser qu'elle a du séjourner des lustres dans les bois. Alors Madame GRACHON qui jamais, oh ! Grand jamais ne se rend chez le boucher de quartier, « il est trop cher » dit-elle en permanence « il vole le client c'est sur » affirme-t-elle, se décide par force à pousser la porte des « voleurs » et demande d'une voix doucereuse : « Mon mari a tué un sanglier à la chasse mais la bête est un peu dure, je l'ai cuite ce matin mais je n'ai pas les couteaux nécessaires, pourriez-vous m'aider ? »
Monsieur LHERBIER tient son commerce depuis dix ans et est dans la profession depuis plus de trente. Il ne connait Madame GRACHON ni d'Eve ni d'Adam, ne l'a jamais vue dans le quartier et par bonté d'âme se dit : « ça doit être une nouvelle cliente » il lui adresse alors son plus beau sourire, aiguise son couteau le plus tranchant et empoigne le cuissot. La bête est certes coriace mais ce n'est rien, il en a vu d'autres. Il réussit finalement à couper de fines lamelles qu'il dispose en ligne sur un papier qu'il destine d'ordinaire pour le jambon à l'os et montre fièrement son travail d'artiste à la GRACHON qui le regarde d'un air satisfait, elle demande d'une petite voix mielleuse : « Je vous dois peut-être quelque chose ? »
Monsieur LHERBIER en vrai professionnel refuse bien sur, se disant que le service lui vaudra certainement une reconnaissance future, des achats conséquents. Mais Madame GRACHON s'en moque, on lui a coupé son sanglier et c'est tout ce qui compte, le boucher vole bien assez ses clients tout au long de l'année ce sera juste vengeance. Une année passe sans que l'ingrate ne remette les pieds dans la boutique continuant à engraisser les supermarchés. Et puis à l'automne Monsieur GRACHON retourne à la chasse et ramène un autre cuissot d'une bête cette fois centenaire tant la chair est dure. Sa femme avec un culot incroyable retourne chez Monsieur LHERBIER qui la voit entrer dans sa boutique, il n'a rien oublié, le papier donné gratuitement, le temps passé à découper, l'absence de visites pendant un an. Lorsque le tour de la GRACHON arrive il lui adresse son plus beau sourire. Il a déjà vu dans sa main gauche le lourd paquet contenant probablement la même carne infâme chassée par son mari. - « Bonjour chère Madame, je suppose que vous avez le même problème que l'année dernière, donnez je vais vous arranger ça » il empoigne la viande et la découpe avec art, plaçant chaque tranche fine sur une belle feuille de papier. Le résultat est spectaculaire. Madame GRACHON est satisfaite, c'est une bonne affaire. Le sanglier n'a rien coûté et le boucher travaille gratuitement,voilà une invitation qu'elle va encore savourer. Alors en récupérant le paquet elle demande : « Je vous dois quelque chose.... peut-être ? »
Le boucher se fend d'un sourire carnassier et déclare : « 25 Euros, chère Madame »
Madame GRACHON devient rouge puis blêmit, puis verdit : « 25 Euros » dit-elle « mais l'année dernière c'était gratuit » le mot magique, le mot qui régit la vie de Madame GRACHON meurt sur ses lèvres et s'étrangle dans sa gorge : « Oui mais depuis l'année dernière il y a de nouvelles règles, celles destinées aux clients de passage, ceux qui ne consomment pas chez moi dans l'année » Il pointe un doigt en direction du panneau placé derrière le comptoir.
TOUT TRAVAIL DE DECOUPE SERA FACTURE 25 EUROS AUX CLIENTS N'AYANT PAS ACHETE LA VIANDE DANS CE MAGASIN
Tout à coup la viande que son mari a ramenée ne paraît plus si gratuite à Madame GRACHON, elle sait qu'elle doit payer et obtempère en courbant les épaules et dit tristement « au revoir ». Ce à quoi notre boucher répond : « Merci chère Madame et à bientôt j'espère ».
littérairement votre,
sylvie
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